Fin de parcours
  

Fin de parcours

Gällivare, Suède le 20/07/2015

 
Vendredi 17 juillet
Sitojaure

Le dîner d'hier était bon enfant, légèrement bruyant mais délicieux et de qualité. Mes voisins de chambre sont un père et son fils, discret et pas ronfleur. C'est plutôt les cris d'un petit chenapan d'une chambre à côté qui ont ponctués le début de la nuit. 
Après un bon petit déjeuner pris à la station, je me lance sac rempli  et chaussures lacées vers mon premier jour de randonnée. Vingt kilomètres pour atteindre le refuge de Sitojaure d'où je dois décider d'aller ou pas vers le Sarek. Entre six et huit heures sont indiquées et j'entame une large montée. Le sac est lourd mais je supporte bien les kilos qui entameront mon régime. Après ce premier dénivelé, j'atteins un plateau d'où j'admire les sommets encore bien enneigés. La marche se fait plus sure et j'atteins mon rythme non sans mal. Les premières heures donnent la mesure de ce qui m'attendra. Le poids conséquent de mon sac me travaille. Supporter ce fardeau que je n'ai pas réussi à alléger m'entaille les épaules et c'est à partir de la cinquième heure que j'en sens les premières douleurs. Les pensées habituelles du marcheur viennent ponctuer mon avancée et je goûte aux premiers plaisirs de ce superbe paysage assez nouveau. Il en reste toutefois des impressions que je compare avec le Yukon, avec un terrain plus accessible et moins sauvage. Le sentier est très bien aménagé et bien indiqué.  Je parviens au refuge six heures après, ce qui me donne une moyenne de 3,5 kmh. J'arrondis à 3 pour mes futurs repères. Le refuge est spartiate, infesté de moustiques et j'arrive sans personne. Je m'installe dans une des chambres et me demande qui va bien pouvoir m'aider pour ma suite de projet. J'en reste là pour demain et me décide, compte tenu de mes dernières informations récupérées sur le web, de continuer sur le King's Trail sans passer par ce superbe parc qui m'avait incité à venir ici. Et puis, ma bonne étoile passe par là : je trouve la gardienne qui habite un peu plus loin, blonde et coiffée de grandes nattes, et lui achète une bière qu'elle vends avec également du poisson fumé. Puis, elle me propose un seight tour vers le village d'où je devais emprunter mon trek dans le parc. Je lui indique mes premiers projets contrariés et tout à coup, elle me dit "vous êtes Paul ?"!  J'avais  correspondu avec plusieurs interlocuteurs du STF et elle se rappelait de mes messages. Elle me dit qu'un couple il y a quelques jours, avec une fille de seize ans ont empruntés mon parcours et que maintenant il est possible de traverser le Sarek. Voilà qui mets fin à mes doutes et je me décide à donc franchir ce pas qui m'emmène vers peut être mon plus beau trek ici. Sur un terrain pas forcément facile mais c'est le challenge que je me lance. Rendez-vous est pris pour le lendemain où je rejoins un village de locaux ( les indiens SAMI) qui me transportera par bateau jusqu'à l'entrée du parc. 
Je retourne savourer ma bière qui sera ma dernière petite folie de la semaine !

Vallée de Bastavagge Parc de Sarek
18 juillet

Depuis mon départ, je ressasse mes questions : Qu'est-ce qui m'attends là bas, vais-je  me lancer dans un périple qui va m'emmener dans des méandres que je ne souhaite pas. Tout se passe comme si depuis mon arrivée ici, une intuition et une réalité, toute autre que celle à quoi je m'attendais, me renvoie à la figure une erreur de jugement. J'ai pensé que tout se ferait comme mes derniers voyages, avec une volonté toujours neuve pour aborder chaque pas. Mais je sais aussi ce qui m'attends si je vais plus en avant. Donc, depuis que j'ai mis le pieds dans le bateau qui m'emmène sur l'entrée du parc, je ne cesse de me poser ces questions. Malheureusement, au fur et à mesure de mon avancée, je traverse encore un terrain difficile. Des Saules me barrent la route et je m'accroche aux branches dans ma progression. La neige se fait encore plus présente et je passe sur deux grandes névés. La rivière en contrebas me ne m'enthousiasme pas à traverser, et je sais qu'à un moment, il faudra bien que j'y passe. Mes chaussures n'ont plus d'étanchéité après les sauts répétés dans les marais. J'aperçois un troupeau de Rennes au dessus de moi , un peu effarouchés. Un autre point me pèse aussi, c'est ce fichu sac, qui après ma journée d'hier, se rappelle à mes épaules à chaque heure qui passe. Je n'ai pas réussi à l'alléger comme j'aurais voulu. Je suis condamné à porter ce boulet qui paradoxalement me sauve la vie avec ce qu'il contient. Finalement, c'est la deuxième fois que je me fais avoir par quelqu'un qui me donne un conseil : au transfert de l'hotel à l'aéroport, la conductrice me dit que c'est le terminal  quatre quand je lui suggère que j'avais compris terminal trois, ce qui s'avérait exact. J'en fus bon pour rejoindre le terminal trois au pas de course. Et là, je comprends mieux la gardienne du refuge qui m'incitait à tenter le Sarek. Elle a vendu en même temps, et très habilement, son Sight Tour à un couple. Elle a tenté d'entrainer un Suisse avec moi, mais il a préféré contourner le piège. Donc me voilà face à un dilemme, d'autant que plus j'avance et plus la neige est présente. Je pose mon sac, regarde devant, derrière, me laisse une minute de réflexion, et je rebrousse chemin. Je monte ma tente un peu plus loin et réfléchis. Ce parcours ne sera pas de tout repos et pourrait même m'entrainer dans une galère comme celle que j'avais supporté dans le Yukon. L'idée en plus de me retrouver sur les chemins avec mon barda, le froid qui ici descend jusqu'à deux degrés comme hier, et cette organisation, tout cela me pèse. J'en ai vraiment assez de ce sac dans lequel d'ailleurs je ne retrouve rien et qui dès que je le remplis pour repartir, le trouve encore plus lourd et moins bien rangé !

Rinim
19 juillet
J'ai pu glâner hier soir quelques branches de saule autour de mon campement et fait un petit feu qui m'a réchauffé et réconforté. Grand bien m'en a pris car la pluie s'est invitée et n'a pas cessé jusqu'à ce matin. Réveillé à minuit, au soleil de la même heure, et j'avoue que retrouver le sommeil quand la clarté est si forte, pour moi qui déjà ne suis qu'un très petit dormeur, tient de l'exploit. Je repose mon masque de sommeil et parviens à me rendormir une heure plus tard. Réveil à cinq heures, yoga succinct dans la tente car la pluie continue, et remballage du matériel après mon thé et quelques céréales. Franchement, ranger dans  sa tente une place son sac à dos et plier la toile sous la pluie n'est pas ce que je préfère dans la randonnée. Il est vrai que comme dans d'ailleurs dans tous bon film qui se respecte, la pluie a très vite fait de dramatiser les choses. 
Je ne m'imagine pas un instant effectuer le parcours que j'avais prévu dans le Sarek, sous la pluie, dans le froid, avec de la neige, et des torrents tumultueux glacés à traverser. Car c'est ce qui m'attendait. Donc sans vraiment de regrets, même si dans cette optique là, je ne vois pas du tout les choses ainsi. Je reste frustré mais suffisamment philosophe pour aborder maintenant mes choix. Je comptais rester ici, trois semaines, à crapahuter ainsi du Sud au Nord. Les conditions météo sont plutôt délicates, envisager de ne pas utiliser parfois les refuges me semble impossible. Les prix sont rédhibitoires et mon budget a déjà sérieusement fondu. Mon autonomie m'oblige à trainer mes dix huit kilos en permanence, une première ampoule fait son apparition sous mon pieds droit. 
J'en suis là quand je reprends mon chemin du retour vers mon point de débarquement. 
Je suis de temps en temps une piste qui disparait quand le sol se fait marécageux. Pieds dans la flotte et la boue font partie des réjouissances de la matinée, et j'atteins une heure après mon point de chute. Personne sous la cabane. Je m'approche du ponton. Itou !
Je retourne vers la maison et trouve une dame qui sort manifestement du sauna puisqu'elle se trouve en tenue d'Ève ! Je salue bruyamment tout en détournant le regard et demande si je peux prendre le bateau pour retourner vers la suite de mon parcours et le refuge d'hier. Elle me dit que peut être son fils va venir et m'indique d'attendre sur le ponton. Cette affaire là peut durer des plombes et je retourne voir mon indienne pour avoir plus de précisions. Ici, on n'est pas à la gare, et on peut attendre le bateau jusqu'à je ne sais pas combien de temps. Elle me dit qu'il devrait être là à midi. Normalement, elle a un téléphone satellite mais le temps bouché ne lui permets pas de joindre qui que ce soit. Me voilà bien ! Elle me dit qu'elle réessayera et m'indique que je peux attendre dans la hutte au bord du lac. Ce campement est effectivement occupé par des huttes de construction primitive, entourée de bois, un foyer ouvert sur le ciel, du gravier sur le sol, et deux vitres placés de chaque côté. Je pose mon bardas et sort mon réchaud pour l'heure du thé. Je change de pantalon et fait le bilan de l'état d'humidité de mes affaires. Pas vraiment brillant puisque mon pantalon de pluie laisse passer quelque humidité et le bas de mes manches de blouson suintent. Comment voulez-vous que je continue trois jours comme ça ?  
Je trouve dans la hutte un mot de randonneurs passés avant moi qui signale avoir essayé la semaine dernière de passer par la vallée de Bastavagge d'où je viens, et qui ont comme moi fait demi-tour. Ils attendaient le bateau qui n'est jamais venu et ont donc pris une direction que je trouve plutôt aléatoire et incertaine. Ils indiquent leur trajet et dates au cas où.  Car le problème, c'est que même en tournant la carte dans tous les sens et en envisageant toutes les possibilités de retraite par une autre voie que le bateau, le parcours s'annonce comme une vraie galère. Pas de piste, des marais, des rivières et de trop hautes montagnes pour pouvoir les gravir. Et de toutes les façons, partir avec le temps qu'il fait là serait de la folie.  Je suis vraiment coincé ici, et Dieu sait pour combien  temps. 
Je remets ma dernière couche de vêtements car je commence à avoir froid dans cette immobilité permanente, à part mes doigts qui courent sur le clavier. 
Donc, quand j'en aurais fini avec cette histoire de bateau, je compte reprendre le sentier vers Saltaluotka , puis repartir vers Gallivare d'ici deux ou trois jours. De là , j'envisage de retourner sur Stockholm. Comment ? Et bien pour cela j'ai trois possibilités : les airs, la terre, et les rails ?
En attendant, la pluie continue et je n'ai vraiment pas chaud dans ma hutte avec ce trou au plafond! ...
Je patiente tout en rongeant mon frein et réétudie la carte dans tous les sens. Rien à faire, il n'y a que par la voie aquatique que l'on peut s'échapper d'ici. Au bout de trois heures d'attente, je retourne à la cabane de la femme pour lui demander si son fils va arriver ou pas ? Elle me réponds d'un air dubitatif et me dis que finalement c'est elle qui va m'emmener. Elle insiste pour attendre d'autres  fous furieux qui auraient eu la bonne idée de passer par le Sarek. Je lui intime que le passage est vraiment délicat et ça m'étonnerai qu'une horde de randonneurs surgissent de cette vallée du diable. Et je vois bien où elle veut en venir, me disant que ça ne l'arrange pas trop de n'emmener qu'une personne. Coincé comme je suis, elle en profite pour me ponctionner de vingt Euros supplémentaire par rapport au prix de l'aller. Au total je m'en tire pour un retour à soixante dix Euros la ballade en canot. Et je n'ai même pas le service de boissons. 
Les Samis ont le sens des affaires, mais j'en dirai un mot aux services STF Suédois pour leur dire toute mes pensée sur cette toujours fâcheuse habitude partout où l'on va, de considérer le touriste comme une grosse vache à lait. Qu'importe sa mauvaise humeur, de toutes les façons, c'est toujours ça que le petit Français n'aura plus et qu'on lui aura soutiré de mauvaise grâce. Tiens, ma tente fuit ! C'est bien ce qui m'avait semblé hier soir. Et voilà, encore un matériel qui a fait son temps. Ces trucs là, au bout de cinq années de bons et loyaux services, le nylon cuisant sous la chaleur, les coutures s'étirant, la toile perds ses qualités. 
Nous partons donc pour la croisière de luxe non sans m'avoir demandé avant de partir de payer dûment mon passage vers l'autre monde, des fois que des velléités soudaines de justice monétaire me viendrait à l'arrivée. Vas te faire voir chez les Grecs !?!!''
Au ponton d'arrivée, ma gardienne de refuge a l'air étonné de me revoir. Elle me questionne hésitante et me confirme encore une fois qu'il y a peu, des gens sont passés par le Sarek. Oui, mais pas moi, lui dis-je, et que la pluie, la neige, les hautes rivières, et le froid ne sont pas de nature à me contenter de tous ces problèmes conjugués. Et je tourne les talons pour reprendre mon chemin vers Saltaluotka. 
Des hordes de moustiques m'assaillent et une véritable meute d'assoiffés sanguinaires se ruent sur moi. Je me barbouille de ce stick qui ne me convainc qu'à moitié de son efficacité. Ceux du Yukon le sont bien plus et je dois évantailler à tout va pour ouvrir mon chemin. Je marche trois heures et quart et stoppe pour poser ma tente sur un petit promontoire au bord du ruisseau. Je commence à étaler mes affaires pour les faire sécher, quand  soudain la pluie refait son apparition. Je range à nouveau précipitamment tout le bardas et me réfugie sous la tente. La meute sanguinaire est à ma porte et tout le monde se lèche les pointes à l'idée de mon chaleureux sang liquéfié à souhait. C'est là que je me prends quelques gouttes sur le pif et que se rajoute cet autre petit désagrément. Mais j'ai eu froid ce matin et je n'arrive pas malgré mes trois couches à retrouver une température correcte. Mes cinq cents calories soir, ajoutée aux céréales du matin et fruits secs du midi sont très en dessous de mes besoins énergétiques. Heureusement, j'ai encore des réserves, et j'y puise. Cette attente dans la hutte a brûlé tous mes spaghettis de la veille. 

 

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